Ce que l’histoire nous apprend sur la renaissance en cours
Par Audrey de la Grange — Mars 2026
Il y a quelques semaines, j’assistais à une conférence de Zoë Dubus, docteure en histoire de la médecine, organisée par TransScience. Sujet : l’usage des psychédéliques en médecine occidentale, du XXe siècle à aujourd’hui. En une heure et demie, beaucoup d’idées reçues ont volé en éclats. En voici les grandes lignes !
Des substances bien plus anciennes qu’on ne le croit
Avant d’être associés à la contre-culture des années 60, les psychédéliques ont une histoire médicale longue et sérieuse. La mescaline, extraite du cactus peyotl, entre dans la pharmacopée occidentale dès la fin du XIXe siècle. Le LSD est découvert en 1943 par le chimiste suisse Albert Hofmann — par accident, en travaillant dans son laboratoire. La psilocybine, elle, est identifiée en 1958 grâce à la chamane mazatèque María Sabina, qui utilisait des champignons à des fins médicales depuis des générations.
Ces substances ne sont donc pas nées dans un sous-sol enfumé. Elles ont d’abord été des outils thérapeutiques, étudiés sérieusement par des psychiatres, des psychologues et des chercheurs du monde entier 🙂
Les années 50-70 : un âge d’or méconnu
Entre les années 1950 et 1970, on estime qu’environ 40 000 patients ont été traités par psychothérapie assistée aux psychédéliques — et probablement beaucoup plus, car de nombreux médecins pratiquaient sans publier leurs résultats. Les indications étaient larges : dépression, traumatismes, addictions, douleurs chroniques…
Ce qui est remarquable, c’est la sophistication des protocoles développés à l’époque. Les thérapeutes pionniers avaient inventé ce qu’on appelle le set and setting : préparer soigneusement l’état psychologique du patient (set), aménager un environnement calme et rassurant (setting), et construire au préalable une relation de confiance solide. Ils s’auto-expérimentaient également, considérant qu’on ne pouvait accompagner cette expérience sans l’avoir soi-même traversée.
Ces approches ont produit des innovations durables en psychiatrie : nouvelle organisation des espaces hospitaliers, attention accrue au bien-être des patients, développement du toucher thérapeutique.
Une réputation injustement ternie
La prohibition des années 70 a tout arrêté net — non pas pour des raisons scientifiques, mais sous l’effet d’une panique morale et politique. Et elle a durablement faussé notre perception de ces substances.
Une étude réalisée en 2018 sur un panel représentatif de Français montrait que le LSD et les champignons étaient perçus comme parmi les substances les plus dangereuses qui soient. La réalité scientifique est tout autre : les études disponibles depuis une trentaine d’années classent systématiquement ces substances parmi les moins toxiques qui existent (loin derrière l’alcool et la cigarette !). Pas de toxicité organique, pas d’overdose possible, pas de dépendance physique. Les effets secondaires se limitent généralement à des nausées ou des maux de tête passagers.
Le fameux bad trip — l’épouvantail ultime ! — mérite lui aussi d’être nuancé. Les recherches récentes montrent que la grande majorité des personnes qui en ont vécu un l’évaluent a posteriori comme l’une des expériences les plus significatives de leur vie. Ce n’est pas une invitation à l’imprudence, mais une invitation à la nuance.
La renaissance psychédélique : de quoi parle-t-on ?
Depuis une quinzaine d’années, la recherche reprend à grande vitesse. Les équipes en neurosciences — notamment celle de Robin Carhart-Harris en Angleterre — montrent que sous l’effet des psychédéliques, le cerveau entre dans un état d’hyperconnectivité : des zones qui ne communiquent pas en temps normal se mettent à dialoguer. Des travaux encore préliminaires suggèrent également une neuroplasticité accrue, ouvrant des perspectives pour la dépression résistante, les addictions, voire les maladies neurodégénératives comme Alzheimer ou Parkinson.
La France, longtemps en retrait — elle utilisait encore le terme médical de psychodysleptique là où le reste du monde disait psychédélique — commence à rattraper son retard. Des associations comme la Société Psychédélique Française contribuent à structurer ce champ, tant sur le plan de la recherche que de l’accompagnement des personnes.
Ce que l’histoire nous enseigne
Ce qui frappe, à l’écoute de cette conférence, c’est le caractère cyclique de l’histoire médicale. Des décennies de recherches sérieuses, interrompues par la politique. Une génération de savoirs perdus, à reconstruire patiemment. Et aujourd’hui, la nécessité de ne pas répéter les mêmes erreurs : ni l’enthousiasme naïf des débuts, ni la diabolisation qui a suivi.
La renaissance psychédélique n’est pas un phénomène de mode. C’est un retour, documenté et rigoureux, vers des pistes thérapeutiques que nous avions abandonnées trop vite.
Cet article s’appuie sur la conférence de Zoë Dubus, « Utiliser les psychédéliques dans la médecine occidentale, XXe-XXIe siècle », organisée par TransScience le 24 février 2026.